Aujourd’hui sur le Divan #01 Kratos de God of War
Comme nous l’avons vu précédemment, Kratos est le héros charismatique de la série des God of War. Certains le qualifient parfois d’antihéros, tant sa bestialité et sa soif de sang le rendent particulier. On l’aime ou on le déteste, mais il ne laisse pas indifférent.
Dans la peau de Kratos
Incarner Kratos est une expérience vidéo-ludique très forte, parmi les sentiments qui peuvent traverser le joueur, on retrouve la rage de vaincre et l’orgueil. Les dieux sont mis aux défis, Kratos provoque, et le joueur derrière sa manette en redemande. La multiplication des ennemis, toujours plus forts, rend chaque victoire importante. Les monstres sont immenses, ils écrasent Kratos, débordant même de l’écran….Pour en venir à bout, il y a une séquence de QTE (quick time event), c’est-à-dire que le joueur doit exécuter avec le bon timing, les commandes affichées à l’écran. Une erreur est synonyme de perte de vie pour Kratos et parfois regain de vitalité pour l’ennemi.

Ici, il s’agit d’appuyer sur la touche « carré ».
Ce type de gameplay apporte beaucoup à l’immersion dans le jeu, il me semble, car d’un coup le sentiment d’urgence se fait sentir, le joueur est prisonnier de l’action à effectuer. Sa réussite est récompensée par une magnifique cinématique (extrait vidéo) de mise à mort de l’ennemi. L’hybris n’est pas loin…
En grec ancien, l’hybris signifie la démesure, le péché d’orgueil. Kratos, dans son obéissance aveugle à Arès d’une part, puis dans sa passion vengeresse d’autre part, incarne cette démesure. Il se veut omnipotent, et chaque victoire avec son lot de nouveaux pouvoirs (magie et coups spéciaux), le conforte dans ce désir. Il en oublierait presque, et nous avec lui, qu’il est mortel.
Quand on joue, on peut se contenter de coups assez basiques au début, mais très vite le niveau de jeu augmentant, il devient primordial d’apprendre à mieux combattre et à devenir stratège. Le jeu ne pardonne pas aux faibles, un sanguinolent « VOUS ETES MORT » crève l’écran à chaque échec. Si cela se produit plusieurs fois, une question ( provoquante ?), vous ai posé : « Voulez vous continuer à un niveau de difficulté inférieur » Et puis quoi encore ! Quelle humiliation, bien sûr que non ! Et on repart, les mains encore davantage fixées à la manette. L’identification au héros est alors très forte, et si l’on a en soi un tant soit peu d’esprit de compétition….on est comblé.
God of war est le type de jeu qui fait mal aux mains, on se retrouve très facilement à marteler les touches avec acharnement. Mais je vous rassure, pas à la façon d’un bon vieux Track and field.
Etre dans la peau de Kratos, c’est aussi partager son destin, faire avec ses peines et ses espoirs.
Sur la peau de Kratos
Kratos a la peau blanchâtre car elle est recouverte de la cendre des corps de sa femme et sa fille tuées par erreur….et par orgueil. L’image que lui renvoie le miroir, est celle de la faute, de la culpabilité et de la vengeance. Kratos est un personnage à la psyché complexe et paradoxale. Il se bat par là où il a péché, en quelque sorte le remède et le mal sont identiques. La caractéristique de son enveloppe corporelle peut être mise en lien avec ce que le psychanalyste Didier Anzieu appelait le « Moi Peau ».
La fonction de ce moi peau était triple:
- préserver le « bon », ce qui constitue une base contenante à l’intérieur de soi
- marquer la limite entre l’intérieur et l’extérieur
- permettre les échanges avec l’extérieur (à travers le contact)
Ces fonctions se trouvent altérées chez notre héros, d’une part sa peau est recouverte et donc « endommagée », et d’autre part ce recouvrement n’est plus symbolique mais réel, entraînant une rupture de la métaphore. Ainsi, il porte réellement sur lui sa faute, comment peut-il en être absout ?
Du côté du joueur, il s’agit des douleurs articulaires que l’on peut ressentir pendant certaines phases de jeu et qui viennent nous ramener à la réalité.
Mais qui es tu ?
Kratos est un être de chair, orgueilleux et profondément triste. Cependant il veut vivre. Il est tiraillé par des mouvements contraires, alors qu’il tente de mettre fin à ses jours, il est finalement rappelé par les dieux qui lui proposent la rédemption. Il devient l’objet des conflits entre divinités, et tour à tour accomplit les basses tâches qu’ils lui demandent. Il obéit à Athena, jure de tuer Zeus etc. Pour finalement…..découvre sa filiation. Il est le fruit d’un amour entre une mortelle et Zeus.
Se détacher pour revenir vers…Vouloir un corps nouveau et en craindre les métamorphoses…se sentir tout puissant mais si fragile.
Kratos pourrait être une sorte de symbole de l’adolescence. Philippe Jeammet, psychanalyste spécialiste des questions liées à l’enfance, a dit ceci:
C’est là que naît le paradoxe: d’un côté, il faut qu’il soit plus autonome et d’un autre côté, ses exigences le confrontent à ses insuffisances ou à ce qu’il vit comme ses insuffisances, et donc l’amène à être en situation de demande vis à vis des adultes dont il doit par ailleurs se différencier.
Alors ce paradoxe crée une tension assez insupportable génératrice de violence qui encore une fois se retourne le plus souvent contre lui dans ces conduites auto sabotage et d’attaque contre lui même qui sont si caractéristiques de l’adolescence mais aussi contre les autres, et notamment, paradoxalement vis à vis desquels il se sent le plus en situation de demande.
La violence qui émane de God of War est titanesque, le jeu est d’ailleurs classé PEGI 18+. Il s’adresse donc à des adultes, ou en tout cas de jeunes adultes.
Dans la peau du joueur
Je ne me le cache pas, God of War est un titre complètement jouissif. Les premiers combats nous plongent directement au cœur de l’action, d’emblée il faut survivre et très vite comprendre comment manier Kratos. Le tutoriel en cours de jeu n’entrave pas l’immersion et permet une meilleure mémorisation des coups.
Le sentiment de toute puissance est très vite présent, Kratos répond au doigt et à l’oeil. Contrairement à Dead Space où chaque avancée dans le jeu était une « souffrance », la progression est ici source de fierté, la complicité avec l’avatar devient même une force.

J’ai lu sur des forums de joueurs la choses suivante » Kratos c’est un salaud, mais on l’adore ». Je ne suis pas d’accord avec le fait qu’il soit un salaud, en revanche, sa violence est telle qu’elle peut en repousser plus d’un et provoquer chez le joueur une certaine antipathie. Vous l’aurez compris, ce n’est pas mon cas, je trouve ce cher Kratos très sympathique.
En terme de plaisir de jeu, God of War peut être un bon défouloir, Kratos symbolisant alors la partie la plus sombre de soi. On lui fait réaliser ce qu’on s’interdit, à juste titre d’ailleurs. Dans la vraie vie (IRL in real life), on privilégie la parole à la force. Nos barrières psychiques sont là pour nous éviter de tels excès. A l’adolescence, ces barrières sont mouvantes et en re-construction. C’est pour cela que la violence, l’auto-agressivité très souvent, est si présente pendant cette période de transition.
En tant que joueuse, j’ai ressenti à travers ce jeu la possibilité d’exploser qui est « interdite » à l’adolescence. De ce point de vue, on peut penser que ce type de jeu joue le même rôle que les films d’horreur chez certaines personnes. Il permet une catharsis par manette (ou film) interposée !
En conclusion
En me replongeant dans l’histoire de ce dieu de la guerre, les relations entre Kratos et le « devenir adulte » (adolescence = adultum esse) m’ont paru évidentes. L’orgueil, le sentiment de toute puissance, la violence, la volonté de se séparer des tuteurs, tout y est….ou presque. Il me restait cette question, finalement, pourquoi est-il devenu comme ça ?
Le maillon manquant m’est revenu un peu plus tard, en me remémorant la genèse du personnage. Dans l’histoire des adolescents violents, on retrouve très souvent un vécu abandonnique dans l’enfance. En ce qui concerne Kratos, son « traumatisme » se situe dans ses 10 premières années, quand son jeune frère et lui même sont arrachés à leur mère pour devenir des guerriers. Cet élément est celui sur lequel la mort de sa femme et sa fille va venir faire écho pour raviver une haine très archaïque.
Avez vous joué à God of War ? Vous retrouvez vous dans mon expérience de jeu ? Epouseriez vous Kratos ? A vos claviers pour les commentaires ^^
Si vous êtes arrivés à tout lire, voici une petite vidéo clin d’oeil pour vous récompenser. Je n’ai pas évoqué la sexualité, et pourtant, dans God of War, le joueur qui explore bien l’environnement, peut avoir des petites surprises…..Cliquez ^^
video de scène du jeu cachée : QTE lubrique



4 novembre 2009 - 16 h 30 min
Article très intéressant, vraiment bien écrit!
Par contre, je dois dire que je n’ai pas été aussi « loin » dans le psyché du héros lors de mes soirées passées sur GOW
5 novembre 2009 - 11 h 26 min
Oui très bien écrit et intéressant de se pencher un peu sur ce type de héros assez atypique. En plus comme tout Beat them all il y a un aspect défouloir mais contrairement à Ryu dans « Ninja Gaiden » il y a là quelque chose de plus bestial (alors que Ryu privilégie le style) comme si c’était l’occasion de se lâcher en quelque sorte. De plus l’immersion est d’autant plus forte qu’on se trouve confronté à d’innombrables monstres aussi variés les uns que les autre dans des décors proches de l’enfer. Un autre sujet à explorer, peut-être? En tout cas ça me donne envie de tester la version PS3 qui reprend les deux premiers épisodes version HD
.
12 novembre 2009 - 12 h 30 min
« G.B. : D’où elle te vient, cette obsession pour les épées gigantesques et les gants immenses qui font… de grosses mains ?
J.M. : Plus c’est gros plus c’est beau ! (il éclate de rire) Une épée c’est cool. Une énorme épée, c’est encore mieux. Si tu mets un monstre dans une histoire, c’est impressionnant. Mais si le monstre a la taille d’une maison, là ça devient carrément dingue ! En plus, j’adore obtenir des réactions des gens qui découvrent mes histoires. Et en général tous ces éléments démesurés ne les laissent pas indifférents… Et ça, c’est cool ! »
J’adore ce genre d’information
lien: http://www.gameblog.fr/interview_133_interview-joe-madureira-darksiders
12 novembre 2009 - 12 h 40 min
J’adore tes vues sur le divan ^^
Merci pour l’article
12 novembre 2009 - 13 h 19 min
Oui moi aussi j’adore ces infos, il y a sûrement à creuser là dendans ^^
12 novembre 2009 - 13 h 19 min
Merci beaucoup ^^
14 novembre 2009 - 9 h 41 min
Vraiment intéressant.
Pour ma part, au niveau sensation le premier épisode reste mon préféré (même si sa suite est dantesque) pour la simple raison que ce fût une réelle bonne surprise et une vraie claque. Un « Choc des Titans » hardcore que j’avais fantasmé adolescent et rêvé de voir au cinéma (et que j’attends toujours). Ironie du sort, c’est le jeu vidéo qui propose ce concentré d’audace et de violence jubilatoire, avant même qu’un réalisateur ait les couilles de proposer sur grand écran de manière aussi radicale un univers et une histoire aussi épiques, démesurés. Je pense apprécier Kratos surtout pour l’anti-politiquement correct de l’histoire, les choix scénaristiques à 1000 lieux du consensuel habituel que nous sert le cinéma & la télévision.
17 novembre 2009 - 16 h 59 min
Vraiment bravo, pour le parallèle avec le moi-peau. J’ai l’impression que kratos retourne sa peau : portant à l’exterieur sa culpabilité interne, et transformant ses terreurs intérieurs et un cauchemar extérieur où il pourrait agir consciemment.
Le fait qu’il soit poussé à prendre le chemin du meurtre du père en fait un oedipe dans toute sa splendeur : car l’oedipe c’est violent. D’ailleurs, je conseil l’oedipe de Pasolini qui est un oedipe impulsif et violent, bien plus proche de la violence pulsionnel des désirs oedipiens.